LES VOIX DU COEUR

Une semaine s'était écoulée depuis l'anniversaire de Victoire. Une semaine remplie de souvenirs, de regards échangés et de silences pesants. Les tensions dans leurs foyers respectifs n'avaient pas entamé la passion des quatre amis pour la musique. C'était ce lien, fragile et indestructible à la fois, qui les faisait tenir.

Ce samedi après-midi, le soleil brillait timidement à travers les nuages. Dans les rues du quartier populaire où vivait Victoire, les enfants jouaient, les commerçants saluaient les passants, et une certaine douceur planait dans l'air.

Daniella, Victoire, Ryder et Andréa s'étaient donné rendez-vous près d'un petit parc, à deux pas du vieux kiosque en bois où ils avaient l'habitude de se retrouver.

— « Vous êtes prêts ? » demanda Victoire en posant son sac à dos au sol.

— « Toujours prêt pour ça, frère ! » répondit Ryder avec un clin d'œil.

— « J'ai hâte de voir les sourires sur les visages des gens, » ajouta Daniella, les yeux pétillants.

— « Et si on commençait par Notre lumière ? » proposa Andréa en sortant son carnet de paroles.

Ils hochèrent tous la tête. Ils s'installèrent en demi-cercle, Ryder tenant une petite enceinte portable, Daniella avec son ukulélé, Andréa tenant les paroles et Victoire prêt à commencer l'intro vocale.

La musique s'éleva dans les rues. Douce, sincère, porteuse d'espoir.

Au début, quelques passants ralentirent le pas, curieux. Puis d'autres s'approchèrent. Enfants, adultes, personnes âgées. Certains souriaient, d'autres fermaient les yeux en se laissant porter par les voix.

— « Notre lumière, c'est nous, malgré la peur, malgré les murs... » chantait Daniella avec émotion.

— « On avance, même si le monde se moque, notre rêve, c'est notre feu, » enchaîna Victoire.

Les passants applaudirent, certains déposant des pièces dans une petite boîte en carton posée au sol. Mais plus que l'argent, c'était les regards touchés, les rires sincères, et parfois même les larmes discrètes qui nourrissaient leur envie de continuer.

Après une heure, ils prirent une pause.

— « C'était incroyable, vous avez vu la vieille dame ? Elle chantait avec nous ! » s'écria Andréa.

— « Oui, elle connaissait même le refrain. » sourit Daniella.

— « On fait du bien aux gens, » dit Victoire, pensif. « Et ça… ça n'a pas de prix. »

— « Toi aussi, tu mérites qu'on te fasse du bien, Vic, » ajouta Ryder. « T'as pas l'air dans ton assiette depuis quelques jours. »

— « Ça va… » murmura-t-il en regardant le ciel. « J'dois rentrer, mes parents doivent m'attendre. »

Les autres acquiescèrent. Ils se serrèrent les bras, puis chacun prit son chemin.

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Victoire rentra chez lui, marchant lentement. Son quartier, bien que modeste, avait toujours une chaleur humaine qu'il aimait. Il salua un voisin, aida une fillette à redresser son vélo, puis poussa la porte de chez lui.

— « Maman ? Papa ? » appela-t-il en posant son sac.

Pas de réponse.

Le silence qui régnait dans la maison n'était pas celui d'un après-midi de repos. C'était un silence lourd, étouffant. Le genre de silence qui précède la peur.

Il monta à l'étage, le cœur battant.

La porte de la chambre de ses parents était entrouverte. Il la poussa doucement.

— « Maman…? »

Il les vit. Allongés tous les deux sur le lit, visiblement épuisés. Sa mère respirait difficilement, son visage pâle et transpirant. Son père toussait violemment, incapable de parler.

Victoire s'approcha d'eux, paniqué.

— « Papa ! Maman ! Qu'est-ce qui se passe ?! »

Sa mère ouvrit les yeux lentement, peinant à parler.

— « Vic… mon cœur… » souffla-t-elle. « On… on a juste besoin de repos… »

— « Non ! Vous avez l'air très mal ! Je vais appeler un médecin ! »

— « Ne… ne t'inquiète pas, mon fils… » ajouta son père d'une voix brisée. « Ce n'est qu'un mauvais jour… »

Mais Victoire ne les croyait pas. Son instinct lui disait que c'était plus grave. Qu'ils se battaient pour survivre, sans le dire. Il attrapa son téléphone d'une main tremblante.

— « Allô ? Oui, j'ai besoin d'une ambulance. Mes parents… ils sont très mal… ils respirent difficilement… »

Pendant ce temps, il s'assit entre eux, tenant leurs mains. Les larmes coulaient silencieusement sur ses joues.

— « Vous avez pas le droit de me laisser… » murmura-t-il. « Pas maintenant. J'ai encore besoin de vous. »

Sa mère caressa sa joue du bout des doigts.

— « Tu seras fort… tu l'as toujours été… »

— « Mais j'ai peur, maman… j'ai peur de vous perdre… »

Le bruit de la sirène d'ambulance au loin résonna comme un coup de tonnerre. Quelques minutes plus tard, les ambulanciers entrèrent en trombe.

Victoire dut les laisser faire. Il recula, figé, observant ses parents se faire emmener, branchés à des appareils. L'un des ambulanciers lui posa une main sur l'épaule.

— « Tu as bien fait d'appeler. Ils vont être pris en charge rapidement. Tu veux venir avec nous ? »

Victoire hocha la tête.

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À l'hôpital, il resta assis des heures sur une chaise inconfortable, les yeux fixés sur la porte des urgences. Les battements de son cœur résonnaient dans tout son corps.

Il repensa à la chanson qu'ils avaient chantée ce jour-là. À cette lumière qu'ils voulaient offrir au monde. Et là, tout lui semblait noir.

Enfin, un médecin s'approcha.

— « Tu es le fils de Monsieur et Madame Lenoir ? »

— « Oui… c'est moi… » répondit Victoire en se levant d'un bond.

Le médecin eut un regard grave mais compatissant.

— « Ils sont stables pour le moment. Mais leur état est critique. Ils souffrent tous deux d'un cancer très avancé… et leur système immunitaire est extrêmement affaibli. »

Victoire sentit le sol se dérober sous ses pieds.

— « Ils… vont mourir ? »

Le médecin hésita.

— « On va faire tout notre possible. Mais je ne vais pas te mentir, leur situation est très préoccupante. »

Victoire baissa la tête. Des larmes silencieuses roulèrent sur ses joues. Il murmura :

— « Ils savaient… Ils savaient depuis longtemps… et ils m'ont rien dit. »

Le médecin lui tendit une bouteille d'eau.

— « Ils t'aiment. Et ils ont sûrement voulu te protéger. Tu peux aller les voir, mais pas trop longtemps. »

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Dans la chambre, Victoire entra, tremblant. Ses parents dormaient, branchés à des machines.

Il s'approcha d'eux, s'agenouilla.

— « J'vous promets… j'vais chanter pour vous. J'vais chanter jusqu'à ce que le monde nous entende. Vous serez fiers de moi. Vous m'avez donné la musique, et j'la garderai en moi… toujours. »